Il y a des faces que l’on regarde longtemps sans vraiment les comprendre. Des lignes qui fascinent autant qu’elles intimident. La face nord de l’Eiger en fait partie. Chargée d’histoire, marquée par les échecs comme par les réussites, elle impose le respect. Pendant longtemps, elle a représenté pour moi bien plus qu’un objectif : une limite, presque abstraite, entre ce que l’on imagine et ce que l’on ose vraiment entreprendre.
Une face à part
En 2020, avec Emile, nous avions tenté de la gravir. Un épais nuage avait enveloppé la paroi, la neige s’accumulait et notre progression devenait lente, incertaine et trop engagée. À 200 mètres du sommet, nous avions pris la décision d’appeler les secours. Un choix difficile, mais juste. Le mythe de la face nord était là, bien ancré.
Deux ans plus tard, nous y retournions dans d’excellentes conditions. Une expérience différente, mais la face restait, pour moi, un lieu à part.
Un projet partagé
Lorsque Janry me parle de son envie de gravir la face nord de l’Eiger, le projet prend rapidement du sens. Nous échangeons beaucoup. Sur la préparation, les conditions, les enjeux. Sur ce que cela implique aussi. En tant que guide, accompagner un client dans une face comme celle-ci dépasse la simple dimension technique. Il s’agit de construire une confiance, d’avancer avec lucidité et d’accepter ensemble une part d’incertitude. Avec une règle et certainement la plus dure à appliquer: être là au bon moment, au bon endroit et surtout une bonne forme mentale et physique.
Le départ
Un créneau se présente début mars. Nous savons que quelques cordées sont passées récemment, sans réel retour sur les conditions. La veille, la pression est bien présente. Faut-il dormir au pied ou dans la face ? Nous optons pour un bivouac en paroi afin de mieux répartir l’effort.
Au matin, nous prenons la première cabine à Grindelwald. Dans la cabine, nous croisons Fabien Brand, dont la bonne humeur et les blagues vient alléger l’atmosphère. Depuis le bas, les conditions semblent bonnes. De la neige là où il faut. Aucune cordée engagée dans la face. Seulement un Américain en solo. À 9h, nous attaquons.
Une progression fluide
Le socle de la face ainsi que les premières longueurs sont en excellentes conditions. La progression est naturelle et fluide.
Nous franchissons la fissure difficile, avec même le luxe de la gravir à mains nues moyennent une petite débattue. Puis vient la traversée Hinterstoisser, toujours aussi marquante. Difficile d’imaginer qu’elle ait été franchie sans corde fixe en 1936. Une dalle lisse à souhait pour rester poli, où l’on comprend vite pourquoi elle est devenue mythique. Nous poursuivons jusqu’au bivouac de la Mort. Les zones plates sont rares. Nous en profitons pour faire une pause avant la rampe, que je considère comme le passage clé de l’ascension. Ce jour-là, elle est en très bonnes conditions. Cela change beaucoup.
Continuer ou s’arrêter
À 16h15, nous atteignons l’endroit prévu pour le bivouac, le début de la traversée des Dieux.
La question se pose rapidement : rester ici, suspendus dans le vide, passer une nuit peu confortable pour rester à nouveau poli ou continuer jusqu’au sommet ?
Nous prenons le temps de réfléchir. Le soleil est encore là. Nous mangeons, nous récupérons. Puis nous décidons de continuer, en sachant que la dernière partie se fera de nuit.
Vers le sommet
La traversée des Dieux est toujours aussi impressionnante, avec près de 1’500 mètres de vide sous les pieds. Nous avançons doucement avec les conditions, peu de neige et surtout de la glace. Par moments, on a presque l’impression de ne plus vraiment toucher la montagne.

L’Araignée se monte presque comme un escalier. Nous atteignons la fissure de Quartz juste avant la nuit.
Puis viennent les cheminées de sortie, dans l’obscurité. Ces passages restent délicats et engagés. Les protections sont parfois difficiles à placer. La dernière partie, raide et physique, manque de glace pour les vis à glace. Il faut rester lucide jusqu’au bout.
Finalement, nous rejoignons l’arête de la Mittellegi, la partie finale de l’ascension.
Il est 21h30 lorsque nous atteignons le sommet. Un moment suspendu, hors du temps. Nous parlons peu mais les émotions sont énormes. La fatigue, la concentration et l’intensité de la journée prennent toute la place. Mais il y a quelque chose de si particulier dans ces ascensions que l’on pensait hors de portée.
S’ensuit une longue descente par la face ouest jusqu’à Eigergletscher, où nous retrouvons nos skis.
Ce que la face nous laisse
Gravir la face nord de l’Eiger ne laisse jamais indemne. Avant, pendant, mais surtout après.
L’engagement y est total et le droit à l’erreur reste limité. Cette ascension rappelle aussi ce que signifie évoluer dans un tel environnement : avancer avec lucidité, s’adapter en permanence et construire une confiance réelle dans la cordée.
À mesure que nous progressions dans la face, tout devenait plus fluide. Nous avancions en nous encourageant, portés par le rythme de la cordée.
Elle nous replonge également dans l’histoire de l’alpinisme. Difficile de ne pas penser à ceux qui ont ouvert cette face il y a près de cent ans.
Le retour, lui, est particulier. Après une telle intensité, il est difficile de redescendre. Comme un coup de massue.
Avec Janry, on se fait la remarque quelques temps plus tard, au téléphone: Est-ce qu’on l’a vraiment faite, cette face ?
Tout s’est déroulé si vite, si bien.
Remerciements
Un grand merci à mes collègues d’Helyum pour leur soutien. Et bien entendu, un énorme merci à Janry pour sa confiance, tout simplement.
Matériel
Remarque : cette liste correspond au matériel utilisé lors de cette ascension. Elle reflète une expérience personnelle et ne constitue pas une recommandation universelle. À adapter selon les conditions et votre pratique.
- Corde de 50m
- Escaper
- 12 dégaines (4-5 rallongeables)
- Friends du #0.2 au #1. #2 utile mais pas indispensable. Doublé le #0.4 éventuellement. Totem conseillé.
- Coinceurs inutiles
- 2-3 peckers
- 2 vis à glace rouges et 3 jaunes
- 2-3 pitons
- Leasch
- Porte-matériel