Nous embarquons pour une semaine de ski au Svalbard, à 78° Nord. Une latitude comparable à celle du Groenland. Nous sommes plus proches du pôle Nord que d’Oslo. Bien que l’archipel appartienne à la Norvège, nous avons surtout l’impression d’entrer dans un autre monde. Un monde de glaciers et de banquise, où la nature dicte encore largement les règles.
Après un long voyage, nous arrivons enfin à Longyearbyen. Avec ses quelque 2 000 habitants, la capitale de l’archipel ressemble davantage à un camp de base qu’à une véritable ville. L’excitation monte rapidement. L’aventure commence lorsque nous montons à bord du Havella avec Céline, Vincent et Ysé. Nous sommes sept personnes et une immense région sauvage à explorer.
Le Svalbard est notamment connu pour sa faune arctique exceptionnelle. Phoques, morses, bélugas, oiseaux marins et tout en haut de la chaîne alimentaire, l’ours polaire. Ici, cet animal n’est pas une attraction touristique : c’est une réalité qu’il faut prendre très au sérieux.
Jean-Luc propose alors une adaptation du bien connu 3×3 utilisé en gestion du risque d’avalanche. Au Svalbard, nous appliquons le 4×3, avec l’ours polaire comme quatrième facteur. Si la visibilité est mauvaise, nous ne le voyons pas, donc pas de débarquement. Si le terrain est complexe, il peut facilement se cacher derrière une bosse ou une moraine. Au niveau du facteur humain, comme me l’a dit un vieux sage :
L’important n’est pas de courir plus vite que l’ours. L’important est de courir plus vite que la personne à côté.
Malheureusement, en tant que guide, je ne suis pas certain que cette stratégie inspire une confiance absolue…
C’est pourquoi nous transportons en permanence un fusil, un flare gun (un pistolet de détresse), des radios pour communiquer avec le bateau, le matériel de glacier et une luge de secours. Les sacs deviennent rapidement conséquents. Un immense merci à toute l’équipe pour sa participation à la répartition des charges tout au long de la semaine. Grâce à eux, je vais probablement faire quelques économies d’ostéopathe en rentrant.
Côté météo, les prévisions ne font pas vraiment rêver. Dès le premier jour, le brouillard s’installe durablement au-dessus de 300 mètres. Heureusement, la situation s’améliore dès le lendemain. La visibilité revient, la neige est agréable et nous profitons d’une magnifique descente sous le Protektorfjellet. Avant de remonter à bord, nous observons notre premier phoque. Le spectacle est fascinant. Curieux et joueur, il tourne autour de nous pendant plusieurs minutes. À son attitude, nous avons presque l’impression qu’il est déçu de nous voir partir.
Nous mettons ensuite le cap sur l’île de Prins Karls Forland, où nous rencontrons nos premiers morses. Les deux journées suivantes se révèlent plus compliquées. Le brouillard et les précipitations limitent les possibilités de ski. Nous en profitons alors pour observer la faune arctique. Les morses se prélassent sur les plages avec un flegme remarquable tandis que les phoques apparaissent puis disparaissent. L’ambiance est unique.
Lors d’une randonnée vers un glacier, nous atteignons un lieu qui restera longtemps gravé dans nos mémoires. Nous progressons sur une banquise qui nous conduit dans une sorte de crique entourée de falaises de glace hautes d’une quarantaine de mètres. L’endroit ressemble à un sanctuaire. Puis, presque au fond de cette cathédrale de glace, nous découvrons des traces d’ours polaire. Immenses.
La tension monte immédiatement d’un cran.
Le cinquième jour, contre toute attente, la météo se montre beaucoup plus favorable qu’annoncé. Nous en profitons pour réaliser une superbe traversée ponctuée par deux sommets. Les glaciers paraissent infinis et notre objectif est de rejoindre le Saint Jonsfjorden.
Une fois au bout du glacier, nous découvrons une nouvelle passion : le skating sur la banquise. Les pluies de la veille ont laissé une fine couche d’eau sur la glace parfaitement lisse. Nous avons littéralement l’impression de marcher sur l’eau. Dans cet immense fjord, le paysage semble irréel.
Le sixième jour, la neige et le brouillard font leur retour. Heureusement, le vent reste discret. Nous réalisons une courte randonnée avant de rentrer par la banquise. Le retour sur le bateau mérite à lui seul quelques lignes. À cause des marées, certaines portions de banquise se décollent du rivage. Pour rejoindre la glace principale, il faut alors utiliser quelques plaques flottantes sur une dizaine de mètres. Bilan de l’opération : seulement deux pieds à l’eau.
Comme le dit ce bon vieux dicton arctique😅:
Il n’y a pas de mauvaise banquise, seulement de mauvais nageurs.
Le septième jour, nous retournons dans l’Isfjorden et passons la nuit au pied d’un glacier spectaculaire. Selon Vincent, ce dernier a récemment connu une surge, c’est-à-dire une avancée très rapide. Le glacier est complètement fracturé et structuré sur plusieurs kilomètres. Le spectacle est impressionnant. Enfin, le soleil arrive. La vue s’ouvre sur les fjords, les montagnes et les glaciers. Des moments suspendus et hors du temps. Cerise sur le gâteau, les conditions de ski sont excellentes.
Alors que nous nous apprêtons à rembarquer, un morse apparaît au loin. Pour mémoire, cet animal peut se montrer agressif lorsqu’il se sent dérangé et ses défenses imposent naturellement le respect. Mais celui-ci semble animé d’une toute autre intention. Il se rapproche. Encore. Puis encore. Jusqu’à arriver à moins de sept mètres de nous. Par précaution, nous déplaçons les skis et prenons un peu de hauteur. Pendant plusieurs minutes, il reste là, immobile, à nous observer. Comme s’il venait nous dire au revoir. Complètement fou.
Malgré une météo parfois capricieuse, cette semaine de ski au Svalbard restera une aventure exceptionnelle. Entre les glaciers, la banquise, les morses, les phoques et la présence permanente de l’ours polaire, chaque journée apporte son lot d’émotions. Il faudra revenir pour le croiser …ou pas.
Enfin, un immense merci à Paul, Kathrin, Jean-Luc, Doris, Chiara et Isabelle. Malgré les conditions parfois exigeantes, chacun garde le sourire, l’envie d’avancer et la bonne humeur. C’est aussi grâce à cet état d’esprit que ce voyage devient une si belle aventure humaine.