Après les années 50 aux années 60 (voir article précédent), le Salève et son massif du coin, ont réellement participé à l’essor des styles de pratiques de l’escalade. Tant dans les performances que dans les modes vestimentaires liées aux générations des grimpeurs. Voici un petit résumé d’une grande période profitable à la réputation du Salève .

Les styles se confrontent… Pantalons larges, vieux baudrier Cassin ou collant fluo, le rose est de mise et LE cuissard Whillans. (Photos gracieusement mises à disposition par N. Schenkel.)

Ce n’est pas une mince affaire de résumer une partie imposante de l’Histoire du massif du Coin de ces années-là. Entre ce que je sais, ne sais plus ou n’ai certainement jamais su, il y aura des zones floues et certainement un zeste d’engagement. Pour moi, c’est un vrai plaisir de brasser mes souvenirs pour agrémenter cet article.

Depuis toujours les grands noms du monde alpin passent par le massif du coin. Comme cité dans l’article précédent, “ils” viennent tous user leurs semelles sur ce calcaire parfait. Vaucher, Bonatti, Lachenal, Terray, j’en passe et des tout aussi fort, venaient s’entrainer, partager, festoyer (le mot est faible…) à la carrière du coin. Des anecdotes existent à foison ! Y compris avec la présence de Messner et Tonella lors d’une orgiaque soirée fondue au refuge et qui en aura marqué plus d’un !

Au Salève, les années 70 et 80, marquent l’émergence citée en titre. Elle prend “ses premiers vols” avec l’arrivée des jeunes ou très jeunes grimpeurs du moment. Certains débarquent du canton genevois et d’autres d’un peu plus loin. Ils sont moins réputés que leurs prédécesseurs mais pour autant, pas moins audacieux ou forts, voir les deux en même temps !

Cette génération de grimpeurs/euses va réellement écrire les lettres de noblesse de “l’engagement” dans les voies du Coin. A grand renfort de déséquipement de quelques passages, elle va asseoir la réputation d’un Salève dur et engagé, aux voies techniques et complexes.

Une réputation encore actuelle 50 ans plus tard ! Comme la planche ci-dessus le démontre. Le but ultime fut de dépitonner tous les passages qui pouvaient se franchir sans utiliser le point en place… Les niveaux techniques et psychiques augmentèrent furieusement en parallèle que se déséquipaient certaines classiques.

Je suis arrivé au début des années 80 au Salève, avec mon père et Daniel Baillif. Ils se connaissaient depuis longtemps et grimpaient ensemble. Nous sommes allés au Pilier Sud, dans les Buttikofer supérieur. Après cette découverte, j’ai tout fait pour passer un maximum de temps dans ce massif, durant les dizaines d’années suivantes.

De ce fait, j’ai régulièrement croisé les “bestioles” de l’époque. Que ce soit les discrètes ou les bruyantes sur la terrasse du refuge. Terrasse sur laquelle, tous les enchaînements se réalisaient, jusqu’aux grillades du jeudi soir et aux concerts estivaux 🙂

Dans les décennies 70 – 80 et 90, le parking du refuge, les voies et sa terrasse étaient “full” les jours “grimpables”. Une vie qui sentait bon l’évasion. Tu pouvais arriver seul au parking et partir grimper à trois dans la minute qui suivait. Une vraie communauté, une famille de passionnés.

Le Salève avec mon regard d’ado de l’époque : Je survole quelques personnages de cette période. Leurs présentations, définitions et anecdotes sont liées à mes souvenirs et n’engagent que mes neurones.

Une présentation par ordre alphabétique des prénoms me simplifie la vie :

Alexis Long : Le géniteur du “7ème ciel” ! Certainement la “longue” voie la plus difficile de France au moment de sa naissance. Alexis était visionnaire lors de sa création. A l’ouverture les cotations ne dépassaient pas le 7a. Actuellement, la longueur 7a est passée à 7c ! Rare sont les re-cotations vers le haut… Alexis a travaillé longtemps pour l’ENSA comme chef technique, il me semble.

Bernard Voltolini dit “Volto “: Je voyais ce bonhomme imposant de gentillesse avec les gamins que nous étions, comme un ancien qui grimpait paisiblement… Comme quoi, l’habit ne fait pas le moine :). J’ai appris rapidement qu’il avait un palmarès alpin impressionnant. Avant ses 18 ans, il avala la nord de l’Eiger, celle des Jorasses ou le pilier Bonatti du Petit Dru, rien que ça et sans indigestion ! Vous retrouvez plusieurs itinéraires “Voltolini” dans les pointes de l’Épéna, en Vanoise. Avis à la jeune génération, les répétitions sont rares…

Bernard Wietlisbach dit “visse les boites ou visse les boulons” : Illustre illustrateur de cette époque. Grimpeur en fissure hors norme ayant acquis une réputation internationale à l’époque. Un moral en acier trempé et des coups de crayon magiques. Il réalisa durant quelques décennies les topos du Salève. A cela, ajoutez le stoïcisme olympien du grimpeur “bestiole” ! Mais celui qui ne dit rien jusqu’au moment où il imposera sa vision. Visions qui souvent sont visionnaires, n’en déplaise ! 🙂

Merci, pour la mise à disposition de tes dessins tirés de ton manifeste ; “La Grande Grimpe”.

Christian Schwartz dit ” la momie, surnom du 21ème siècle » : Sauf erreur de ma part, Christian est arrivé sur le tard à l’escalade. Mais depuis, il n’a jamais arrêté de grimper… Encore une “bestiole” calme, discrète et d’une gentillesse sans limite avec les petits jeunes que nous étions. Toujours souriant et ultra motivé. Nous nous sommes retrouvés en Argentine, à La Buitrera, avant les années Roc Trip de Petzl. Un excellent partage, loin du monde.

Claude Redard: Ce n’est ni un paragraphe, ni un chapitre qui suffisent pour résumer la grandeur de ce grimpeur. Un livre ou une encyclopédie éventuellement. Une hyper “bestiole” extrêmement discrète. A vie je me souviendrai de Claude pour ces moments précis : 1/ Il quittait la terrasse du refuge, avec ses chaussons Sportiva Mariacher au pied, remontait la Jaune, Le Balcon et Les Pâturages en solo, comme balade de fin de journée :).

2 / A la même époque, il volait en parapente… Claude venait faire des 360° entre la face Ouest et la paroi des Morgans, sa voile frôlait littéralement le dos des grimpeurs !

3 / Bien plus tard, dans les années 2000 dans l’Arc-en-Ciel, corde tendue, avec Jean Gréloz en 1h30, Totalement hors du temps. ! Claude était le géniteur de l’Arc-en-Ciel (1976), voie cotée 6a.. à l’époque et qui était encore moins équipée qu’actuellement ! Les difficultés de l’Arc-en sont de l’ordre de 6c+ et un bon 6b obligatoire ! J’ai adoré croiser la vie de ce mec.

Helyum.ch Le Salève premier topo Arc en ciel
Le topo de l’Arc-en Ciel, rédigé par Claude Redard, après l’ouverture de la ligne.

Dominique Roulin : C’est simple Dom a terminé son diplôme de guide de montagne en 1975 alors qu’il avait 20 ans ! Encore plus jeune que moi qui l’ai obtenu à 22 ans. Une force tranquille. Il représentait ce que j’imaginais de ce métier. Commencer tôt et durer avec la même passion ! Nous avons appris à nous connaître au fil des années. Un domaine différent que la montagne ou nous sommes proche, c’est la musique. Grimpeur doué et passionné, il a accompli de belles carrières comme guide et comme amateur. Dom a enseigné comme expert à la formation des guides de montagne suisses. Nous avons encore partagé quelques longueurs à Presles, il y a deux ans. Un vrai régal. Merci Dom.

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Dom, quand il préparait son entrée au cours de Guide.

Guy, Marc et Philippe Scherrer : Les frangins Scherrer, toute une histoire. Forts grimpeurs, capables de festoyer et de grimper 24 heures sur 24. Je les voyais ainsi. Philou était l’un des meilleurs grimpeurs du moment. Il flirtait avec le 8a dès les années 80. De plus, il se permettait quelques solos notoires dans nos Alpes. Les trois allaient de pair. Marc et Philou sont partis trop vite. Guy est depuis longtemps un fidèle ami. Nous partageons notre passion et notre métier ensemble dès que possible.

Jacques Emery dit “petit Jacques” : Jacot ! Mon premier souvenir ; je lui achetais un sac à pof, sur le parking du Coin. Il les fabriquait et les vendait. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir retrouvé une photo bien spécifique… Elle le résume ! Jacot, c’est une énigme réelle sur tout ce qu’il a réalisé en montagne. Précurseur notoire en cascade de glace, il a gardienné le bivouac Ghiglione. De son lieu de gardiennage, il réalisait des parcours solitaires à la journée, du Grand Pilier d’Angle par la Bonatti/Gobbi, de La Poire et de la Sentinelle Rouge, j’en passe et des plus impressionnantes ! Encore maintenant, perché dans son mazot, il parcourt la montagne et rénove des bivouacs inexistants… Jacot c’est ; une intrigue passionnante et bien vivante 🙂

Michel Piola : Ai-je besoin de le présenter ? Ce qui est certain c’est que Michel et son frère Daniel ont fait leurs armes au Salève. Fort de son expérience, à 19 ans il ouvre “les Portes du Chaos” en face nord de l’Eiger, le début d’une longue (trop longue ?) série d’ouverture. Michel a littéralement usé des dizaines de seconds lors de ses ouvertures. Prof de gym dans le cycle d’orientation où je m’essayais aux études, je l’ai rencontré tôt. Multi-tâches, il fût investi dans les premier numéro de la revue Vertical. Ce mensuel était notre bible de gamins. Ouvreur de voies indéniablement belles, ayant une éthique difficile à imiter ou à supplanter.

Helyum.ch le Saleve, dessin B. Wietlisbach. augenter la difficulté
Pas certain que ce dessin soit spécialement pour Michel, mais c’est son style lors de quelques ouvertures.

Nicolas Schenkel : Pour les gamins que nous étions, Nicolas, c’était ” LA bestiole” du Coin. Il était fourré au Salève tous les jours. Nico a enchaîné le Dandy (7c+) et Géant Jones (8a+) dès la première moitié des années 80. Lors d’une rencontre organisée par le magasin Sports et Aventure, Nico grimpait avec Patrick Bérhault, dans Géant Jones et la Colle aux fans, admirés par environs 300 spectateurs ! Lui aussi, toujours prévenant avec nous, questionnant sur ce que nous allions faire, ou d’où nous arrivions. Une de ses Bestioles hyper discrète et naturellement modeste. Merci Nico pour la mise à disposition des images et photos utilisées dans cette article.

Dans l’une des voies dures de la Roche Fendue. ( les images sont aussi vielles que la performance, désolé !)

Patrick Delale, Guy Buisson et Claude Ramu : Un autre triptyque du pied de la face Ouest. Si tu croisais Patrick, Guy ou Claude n’étaient jamais loin. Chacun avec son style bien définit, ils se complétaient à merveille. Patrick représentait une force de la nature, Guy un grimpeur acharné et Claude celui qui, toujours, s’enquérait de nos projets, nous les jeunes au pied des Morgans… Patrick, avec M.Piola, S.Schaffter et M.Fauquet, ouvrit une ligne démente dans la tour sans nom de Trango dans le milieu des années 80.

Helyum.ch salève historique P.Delale, S.Schaffter et M.Piola, Trango
S.Schaffter, M.Piola et P.Delale au sommet de la tour sans nom de Trango. Tous grimpeurs du Salève, mais bien loin du Coin !

Reto Rufer : Aux dires de tous ceux qui ont eu le temps de le fréquenter, Reto était un grimpeur hors-pair. Il serait devenu de loin l’un des meilleurs de son temps, si sa vie ne s’était pas arrêté brutalement. Visiblement, il avait une “vision d’avance” sur sa génération. Trop peu de grimpeurs du Coin savent qui il était et ce qu’il avait réalisé. Entre autres, à Presles, il sortait, sans coinceurs ou friends supplémentaires, une longueur qui était en cours d’équipement donc non terminée ! Engagement complet, sans froncer un sourcil, paraît-il.

Romain Vogler : Une armoire à glace ! Prof dans l’établissement où je suivais mes cours, je le connaissais un peu. Romain excellait dans les escalades en fissures. Il a ouvert passablement de voies au Salève, dans le massif du Mont-Blanc ou ailleurs dans le monde. Quelques-unes de ses belles créations traînent dans la vallée de l’Arve. Romain était guide de montagne. C’est dans l’une de ses falaises d’adoption qu’il a tiré son ultime rappel et sa révérence ! Ayant beaucoup passé de temps aux États-Unis, il réalisa, dans la collection des 100 plus belles ascensions, le topo des États-Unis. Romain, tout comme Michel Piola, était actif à la création de la revue Vertical.

Stéphane Schaffter “dit le frisé” : Un sacré personnage ! Une énergie débordante, Stéph débarque du Jura à Genève, pour une histoire de job. Porteur de son expérience des Taborgnios, il va quelque peu imposer sa vision. Ma première rencontre avec Stéph ; j’étais au relais du Tablard ;

-” Hé, petit, tu peux me lancer un brin de corde ? “

D’ailleurs, j’ai reconnus ce “monstre” de la montagne. Il me demandait, à moi, de l’aider à sortir cette longueur !? Le lendemain, je l’ai croisé chez Sports Aventure où je commençais mon apprentissage. Cela a été le début de bien des aventures ensembles. Plus tard Stéph m’a littéralement poussé à m’inscrire aux cours de guide, je n’avais pas 20 ans. Certain disent que c’était mon mentor ! Avec le recul, je pense qu’il m’a toujours provoqué pour me sortir de mes zones de conforts. Cela avait du bon et du moins bon. Je l’ai vécu plutôt comme un “pseudo” grand frère, difficile à gérer. Ma première expédition avec Steph, fut au Pérou en 1988. La dernière au Népal en 2012. Entre ces deux dates, c’est un monde d’histoires partagées en montagne et ailleurs. Merci le Frisé !

Par ailleurs, ces lignes n’ont aucune autre valeur que de relater au mieux, la vision que j’avais à 14-15 ans de ce microcosme. Nous le fréquentions quand nous allions grimper avec Serge, Jean-Louis, Mathieu et Silvio. Jamais nous n’abordions la face Ouest et ses voies engagées. C’était le terrain des Bestioles que nous croisions sur la regrettée terrasse du refuge.

Ce Salève là, me manque et me manquera toujours !

Helyum.ch Historique Salève, B.Wietlisbach et D.Roulin

Deux Icônes de cette période incroyable ; B.Wietlisbach et D.Roulin.

D’autre part, il manque à l’appel ; Jean Gréloz, les frères Magnin, la présence des rares femmes qui grimpaient, comme Nathalie Briquet et deux trois anciens comme Italo Gamboni ou Georges Duperrier et, et, et….. Veuillez excuser mon manque de matière pour valoriser ces personnages incroyables.

Tous ces personnages et bien d’autres ont usés leurs chaussons et aiguisés leurs expériences dans les voies au départ du parking du Coin. Difficile de ne pas reconnaître ce monticule de calcaire comme une école quasi parfaite à la montagne d’ici et d’ailleurs !

Les années suivantes ont vu passer des grimpeurs d’exception, comme Elie Chevieux (premier 8b+ à vue) ou encore Giovanni Quirici.

Et si besoin, voici un clin d’oeil de la nouvelle génération envers les anciens : L’unique édition du Piton d’Or, vidéo ci-dessous :