Le mot « confinement » et ses obligations peuvent être vécus de plusieurs façons. Ce matin au réveil, je me suis rappelé que durant l’automne 2006 nous étions restés sept semaines au pied du Cho Oyu et ses 8201 mètres

Sept semaines pour exac­te­ment six jours d’ac­tion entre le camp de base et le som­met. Du coup, j’ose presque affir­mer que cer­tains alpi­nistes sont très bien « entraî­nés » aux longues attentes dans des condi­tions spar­tiates. Voici un texte que j’a­vais écris il y a quelques années concer­nant le confi­ne­ment au camp de base !

Pierrot cherche de l’eau au camp de base de l’Aconcagua en novembre 2004

Je pense réellement que ces moments à « la base » sont les meilleurs instants de la vie ! A quelles périodes d’une vie, arrivons-nous à ne rien faire, à vivre au ralenti, voire à zoner complètement ? Où et en quels lieux, arrivons-nous à manger que du chocolat, de la viande séchée et des fondues, sans saturation ? (… À part en pleine crise de COVD-19 ! )

Où et en quels endroits rencontrons-nous autant de gens ayant tous des ori­gines dif­fé­rentes ? Les camps de bases sont très sou­vent une magni­fique mosaïque de la vie humaine. (Sur ce point il est vrai que nous sommes à l’op­po­sé de la situa­tion actuelle...)

Comme déjà rela­té dans le texte du Cho Oyu, la vie dans ces camps de base s’organise sou­vent autour d’un troc inter­na­tio­nal. Chacun d’entre nous éla­bore sa propre mon­naie et ses propres valeurs en fonc­tion des envies… Le Ragusa pour­rait coter comme de l’or en bourse, selon ce que je vais tro­quer et à qui ! Un mor­ceau de jam­bon de Parme autour de son os, une fon­due ou un petit vin argen­tin sont des capi­taux d’une sta­bi­li­té impres­sion­nante durant deux mois de camp de base !

Philou en plein Kinder Contest. Compétition inter­na­tio­nale

Le début de jour­née est typique : se lever avec le soleil vers 9h30 après des nuits de 12h00 car, hors de nos duvets, le froid nous mord les orteils. Souvent nous en avons notre claque de bri­ser l’émaille de notre den­ti­tion lors des longues soi­rées. D’autant plus que nous en avons besoin pour atta­quer le jam­bon de Parme de l’expé d’à côté !

Seul dans ma tente trois places, je suis au camp de base du Cho Oyu. Le soleil apparaît enfin au travers de la toile, la chaleur solaire augmente à une vitesse prodigieuse. Les écouteurs de mon I‑pod dans les oreilles, mes yeux rivés sur la photo de mon fils, je pense :

Cela fait quatre jours que nous atten­dons le beau temps ! 4 jours x 24 heures = 96 heures que je me paie le luxe de ne rien faire, juste pen­ser, rêver, man­ger, tro­quer, boire et dor­mir… Pas loin d’un confi­ne­ment. Je sais, par­tir en expé­di­tion relève de mon propre choix ! Sincèrement, les semaines pas­sées à 5700 mètres au pied du sixième géant de notre Terre font par­tie de mes meilleurs sou­ve­nirs.

Les confinements des camps de base sud américains hantent ma mémoire. Ils ont aussi une place importante au centre de mon cortex…

Au Pérou, les sou­ve­nirs ingé­rés lors de la for­ma­tion des guides péru­viens (pour laquelle j’ai tra­vaillé six années de suite) au rythme qua­si constant de deux mois et demi sur place, me per­met­traient d’écrire un livre… Au camp de base de Lliaca, lors de la for­ma­tion en 1997, nous ins­tau­rons des par­ties de foot­ball de 2 x 10 minutes. Nous sommes à 4300 mètres et les buts d’en face sont vrai­ment loin ! Malgré les pul­sa­tions à 180, la tête qui éclate et le souffle archi court, le plai­sir est intense. En 2004, nous débar­quons à Huaraz, mon frère et Bubu un ami client . Les guides du coin nous attrapent au contour alors que cela fait qu’une jour­née que nous sommes là. Une petite par­tie de foot ? Eux, ils ont joué ! Nous nous en avons tel­le­ment bavé que depuis, je n’ai plus jamais tou­ché un bal­lon !

Noël 1990, au pied de l’Aconcagua. La fête fait rage dans les tentes mess. Je pense qu’aucune per­sonne n’est sur la mon­tagne, nous sommes tous à chan­ter, vibrer, dan­ser dans un mélange d’une tren­taine de natio­na­li­tés. Je suis avec des amis, Thierry, Marianne et Monica. Pour nous quatre, cette expé­di­tion repré­sente une de nos pre­mières expé­riences à l’étranger. La décou­verte est totale ! L’ambiance monte, Thierry arrache un fût de ran­ge­ment dans un des coins de la tente. Le jem­bé impro­vi­sé rai­sonne, le rythme s’accélère dans la tente et la fête s’en­flamme. Ces images, si simples soient-elles, m’ont per­mis de com­prendre qu’il faut peu pour être heu­reux !

Tout comme en confi­ne­ment, les guides peuvent être fine­ment con 🙂 Xavier, Jérome et Philippe au Népal.

C’est dans ces mêmes camps de base, au Pérou, au Népal, au Tibet, en Argentine, au Chili, en Iran, en Alaska (et j’en oublie) que j’ai rencontré des gens qui ont modifié ma vie, ma vision du monde et agrandi la famille de mes amis. Tous ces liens se tissent en partie avec ce fameux troc cité en entrée d’article.

C’est l’endroit idéal pour apprendre à se connaître, à connaître les autres, face à un rythme de vie éloi­gné de nos obli­ga­tions, de nos vies urbaines. Une aubaine, une chance dans la vie actuelle. Prendre le temps de voir pas­ser le temps !

Bernard, Xavier et Philippe au camp 3 du Mac Kinley

Contrairement à cer­taines idées reçues, les camps de base sont géné­ra­le­ment confor­tables, avec de grandes tentes mess où nous nous retrou­vons pour man­ger, lire, écrire, et refaire le monde ! Refaire ce monde duquel nous sommes tota­le­ment décon­nec­té, un autre confort incroyable ! Cette sen­sa­tion que rien ne peut nous tou­cher. Le retour en plaine est sou­vent une immense baffe ! Peut-être que c’est en par­tie ce que nous cher­chons ? Sachons « reve­nir en plaine » après notre confi­ne­ment COVD-19 de façon douce, sans prendre cette immense claque…

Mac Kinley camp des méde­cins. L’équivalent d’un camp de base.

Certains retours de ces Atlantides d’altitudes sont terriblement bouleversants pour plusieurs d’entre nous, à différents moments de nos vies. Une remise en question que nous cherchons en montant là-haut ?

Vous l’aurez compris : un confinement ou la vie dans un camp de base, c’est tout sauf anodin !

À bientôt pour de nouveaux projets…

Bolivie : Camp de base du Chachacomani. Automne 2018. Distances régle­men­tées.…