Cho-Oyu 8201 mètres, le point le plus élevé que j’ai atteint avec mes clients. Le sixième sommet de notre globe et sa voie normale est une classique de la très haute altitude.

« Une fois de plus, je trans­gresse, une des « règles » que je m’étais fixée : Ne jamais tra­vailler avec des clients sur un som­met de 8000 m. »

Voici la pre­mière des réflexions que je me suis faite en ter­mi­nant le télé­phone avec Jean Guillaume. Il venait de me faire cette pro­po­si­tion : « réa­li­ser l’ascension du Cho Oyu avec lui et son frère Alexis. »

Le même soir, un autre appel de David, mon ami de longue date, guide à Chamonix, qui me confirme que nous serons au moins 5 si ce n’est plus. Des connais­sances proches partent avec lui pour la même des­ti­na­tion.

Ma déci­sion est prise et l’aventure com­mence avec : l’achat des billets d’avion, du per­mis d’ascension, des pres­ta­tions de ser­vice, du maté­riel ( 2 tonnes à l’arrivée au camp de base ), recherche des vête­ments duvets, des chaus­sures spé­ci­fiques, et sur­tout de la réserve de cho­co­lat et de fon­dues ! Négociation pour le fret aérien et pré­pa­ra­tion de nos bagages. 10 mois bien vite résu­mé, mais repré­sen­tant le rythme de l’organisation d’une telle entre­prise.

Venons-en à la mon­tagne…

« La déesse de la tur­quoise » voi­ci le nom tibé­tain du sixième som­met du globe. Il se trouve sur la fron­tière népa­lo tibé­taine, ce qui n’est pas bon pour cer­tains… ( réf ; mas­sacre par l’armée chi­noise au col Nangpa-La de jeunes enfants tibé­tains cher­chant à rejoindre le Népal.)

L’ensemble des membres du voyage avait déci­dé de réa­li­ser un trek­king d’acclimatation de deux semaines. Je pense que cela a été la clé de la réus­site de ce périple.

Le camp de base se trouve à plus de 5600 mètres et ce n’est vrai­ment pas ano­din de vivre plus de 4 semaines à cette alti­tude !

Camp de base sous la neige

Le camp de base après la période de mau­vais temps fin sep­tembre. Le Cho-Oyu en ligne de mire.

Le 9 septembre 2006 :

Chacun se met à l’oeuvre ! Nous ter­ras­sons la moraine de cette déesse de la tur­quoise. C’est déci­dé, nous ins­tal­lons notre camp de base en contre­bas du centre névral­gique de ce der­nier. Encore une excel­lente déci­sion, nous l’apprécierons plus tard ! Nous avons cha­cun une tente per­son­nelle au camp de base, ce qui néces­site une grande sur­face.

Après la construc­tion des « fon­da­tions »de notre camp de base, nous pre­nons 4 jours de repos. Bon rythme, non ? Un jour de tra­vail, quatre de repos !

La vie prend forme avec l’essence de tous les mar­chés du monde, le troc. Quelle joie d’obtenir des pro­duits par troc et non avec des Yuans ou des Dollars. Nous appri­voi­sons les voi­sins et enta­mons le troc chocolat/jambons de parme, ou café, fondue/parmesan ou maté argen­tin. Nous venons de pas­ser quatre jours de repos total, un rythme bien vite adop­té !!! Comme il peut être dif­fi­cile de par­tir d’un camp de base pour ins­tal­ler un camp d’altitude. « Violence ! », serait le terme le plus juste, pour expri­mer ce que je me suis infli­gé pour prendre le sen­tier qui mène au camp 1. Heureusement, le plai­sir de la décou­verte et de l’effort reprennent vite le des­sus !

Une longue moraine nous conduit au pied du géant puis nous remon­tons le « killing slop » un pier­rier à 45°, agréable à des­cendre, mais pour le moment, nous devons le remon­ter ! Nos sacs ne sont pas trop lourds, ils contiennent la tente et toute la nour­ri­ture pour le camp 1. Avec l’expérience, je répar­tis sou­vent les choses vitales pour les camps d’altitude, entre tous les sacs de mes clients. Cela les rend res­pon­sables et motive un peu plus la troupe pour atteindre le camp pré­vu, ce qui est très sou­vent béné­fique pour l’acclimatation.

Nous sommes mi-septembre, il est 13h00, Jean Guillaume, Alexis et moi, creu­sons la plate forme du camp 1 pour accueillir notre tente. Nous sommes en pleine forme, mal­gré l’effort et l’altitude. Nous dépo­sons toutes nos charges dans un grand sac en plas­tique. Je choi­sis déli­bé­ré­ment de ne pas mon­ter la tente, je n’aime pas trop les gros coups de vent qui jouent avec nos habi­tats d’altitude. De retour au camp de base, nous nous infli­geons à nou­veau trois jours de repos, quelle vie ! Nos réserves de jam­bon, de cho­co­lat com­mencent à dimi­nuer, nous sommes presque réduits à nous ration­ner. Pour ma part, je planque les Ragusas qui me restent…instinct de sur­vie !

Le repos for­cé pas­sé, nous repre­nons le che­min du camp 1. Nos sacs pèsent un peu plus, nous avons tout l’équipement en duvet et la tota­li­té de nos besoins pour le camp 2 sur le dos. Ambiance escar­got garan­tie. Nous retrou­vons Yann, Michel, Richard et Stéphane au camp 1. Ils sont mon­tés la veille. Nous ins­tal­lons notre tente vers celle de Yann. La séance du réchaud et de son ron­ron habi­tuel com­mence. Six heures à plein régime, nos réchauds par­ti­cipent acti­ve­ment à notre fes­tin, riz et bœuf Stroganoff, pud­ding vanille aux fram­boises le tout lyo­phi­li­sé ! Tels seront les plats prin­ci­paux de nos nuits d’altitude, agré­men­tés de cho­co­lats et de thé menthe-réglisse.

Nous pas­se­rons 3 jours entre le camp 1 à 6400 mètres et l’installation du camp 2 à 7200 mètres. Nous réa­li­sons un aller-retour qui nous rem­plit de bon­heur. La décou­verte de l’itinéraire, le plai­sir de pas­ser la limite des 7000 mètres. Nous dépo­sons la tota­li­té de nos charges au camp 2. Ce der­nier se trouve sur un grand pla­teau, au pied de la pente mon­tant vers le camp 3 et vers le som­met. Nous avons choi­si, avec Alexis et Jean Guillaume, de ne pas faire de camp 3, mais de mar­cher plus long­temps le jour du som­met. L’avenir nous don­ne­ra rai­son. De retour au camp 1, avant de nous lan­cer dans la des­cente du pier­rier sus­pen­du, nous récu­pé­rons nos duvets et conso­li­dons les tentes. Excellente idée !!!

Toute l'équipe au sommet du Cho Oyu

Xavier, Alexis, Michel, Jean Guillaume et Richard au som­met du Cho-Oyu, il est 10h00 et nous sommes le 1 octobre. David prend la pho­to.

Cinq jours plus tard, la neige colore le camp de base de ses 60 cm tom­bé en 4 jours. Nous sommes inquiets pour nos camps d’altitude. Quelques cor­dées reviennent du camp 1 et nous confirment avoir vu nos tentes, bonne nou­velle. Le rou­teur météo nous confirme un cré­neau pour les 30, 1er et 2 octobre. Nous choi­sis­sons le 1er comme jour­née de som­met. Nous sommes le 27, encore deux jours avant de par­tir vers un rêve. Nous occu­pons nos esprits par une mul­ti­tude de petites actions, aux­quelles nous don­nons une impor­tance sans égale, afin de ne pas trop pen­ser aux jours à venir. L’ambiance est déten­due et toute l’équipe est en forme. Yann et ses clients par­ti­ront un jour avant ; ils décident de réa­li­ser un camp 3 à 7600 mètres. Nous déci­dons d’essayer le som­met ensemble.

29 septembre : Départ pour le sommet du Cho-Oyu

Nos sacs pèsent lourd, sur­tout pour l’image qu’ils repré­sentent, Tout ce que nous avons sur le dos devrait nous per­mettre de rejoindre les 8201 mètres du Cho Oyu. En quelques heures, la tente du camp 1 est en vue. Installation et manège habi­tuel des réchauds. Un peu d’eau chaude et le bœuf passe de sa forme « flo­con » à sa forme « viande », on n’aime ou on n’aime pas ! Une nuit repo­sante, un petit-déjeuner au soleil, puis un nuage entame notre joie ! Le retour du mau­vais temps ???? Non, en deux heures, le len­ti­cu­laire se dés­in­tègre et nos sou­rires comme nos pas reprennent le che­min vers le camp 2. J’arrive au camp vers 14h00, je monte la tente et pré­pare les bois­sons pour le reste de l’équipe. Vers 16h00 ils arrivent. Installation dans les tentes et contacte avec Yann qui se trouve à 7600 mètres. Tout le monde va bien. Ici à 7200 mètres, nous man­geons, buvons et sur­tout pré­pa­rons le départ qui sera don­né vers 0h30 demain matin. Je dors seul dans une tente, ce sera une des meilleures nuits du voyage. Quel luxe d’être seul à 7200 mètres.

Nous avons pré­pa­ré nos affaires. Alexis, Jean Guillaume et moi avons des Camelback que nous pose­rons sur notre poi­trine. Nous serons les seuls à boire régu­liè­re­ment entre 7200 et 8200 mètres. Les poches de ma veste duvet sont rem­plies avec des barres éner­gé­tiques, des médi­ca­ments de pre­miers secours, ma camé­ra et un réchaud de secours avec une tasse.

Un masque à neige sur la manche droite, une corde en ban­dou­lière, le pio­let à la cein­ture et un bâton de ski en main droite, je suis sur le point de quit­ter ma tente. Il est 1h15 du matin, toute l’équipe est devant et nous démar­rons vers un rêve fabu­leux. Vers 7300 mètres, nous dépas­sons 8 coréens qui marchent plus len­te­ment que nous. Rien d’anormal sauf qu’ils sont tous avec un masque à oxy­gène. Nous sommes sur la même mon­tagne, mais nous ne fai­sons pas le même som­met !

Avec David, nous nous trom­pons de trace et per­dons 1 heure. Arrivé au camp 3, il est 4 heures du matin, Yann, Michel, Richard et Eric sortent de leurs tente à 2 places ! Quelle nuit dia­bo­lique ils ont dû pas­ser ! Moi seul dans une 3 places, eux à 4 dans une 2 places, à cha­cun ses expé­riences… Le jour se lève, les cordes fixes de la bande jaune sont dans mes mains. Jean Guillaume souffle fort et je filme la scène. C’est fou d’être là, vers 7600 mètres, de pen­ser à fil­mer, vivre le moment pré­sent et en plus de me sen­tir bien. Je remonte les cordes fixes, je dépasse deux ou trois autres per­sonnes. Au som­met des cordes, j’attends Alexis et Jean Guillaume. Je pense à m’interviewer !. Les images montrent bien l’ état dans lequel nous étions. Ils arrivent vers moi, je repars vers le som­met de la pente. Je me sou­viens m’être dis ;

« tu vois le mec là-haut ? Ben ! Tu dois aller jusqu’à cet endroit avant de t’arrêter ».

Chaque pas nous rap­proche de l’altitude ultime, pas­ser les 8000 mètres, sans aide d’oxygène, et en maî­tri­sant ce qui se passe. Quel bon­heur ultime ! Les pieds sont chauds, les mains fonc­tionnent, je pense à mettre de la crème solaire, je regarde les autres, je pense à boire et je filme. C’est incroyable comme je me sens bien, pas loin de l’euphorie. Danger ! 7900 mètres. Silence, on tourne ! Les trois com­pères, David Jean Gui et Alexis sont dans mon viseur. Ils marchent d’un pas lent, très lent, mais ils avancent vers moi. Dans mon dos, le soleil frappe. Incroyable, même aus­si haut, il réchauffe.

8100 mètres, la camé­ra fonc­tionne tou­jours, les images s’inscrivent sur la cas­sette et dans nos mémoires. Nous croi­sons d’autres expé­di­tions, le som­met paraît pos­sible, nous com­men­çons à croire en notre réus­site. Le vent est nul, le ciel d’un bleu intense et nos cœurs chantent 140 pul­sa­tions minute. Toute ma vie je me sou­vien­drai de ce moment ; la trace tourne, le point culmi­nant du 6 ème som­met du globe est là, à 200 mètres, les émo­tions enva­hissent mon être, Victor mon fils appa­raît à chaque pas dans mes pen­sées. Je décuple mon effort, prin­ci­pa­le­ment pour enfouir ces émo­tions que je ne m’autoriserai qu’au som­met, dans 180 mètres. David est juste là à 20 mètres der­rière moi, Alexis à 50 mètres, il me court après pour me dire qu’il veut arrê­ter ! ( il me le dira après au camp de base, Cela l’aura ame­né au som­met ! ) et Jean Guillaume suit. Instant magique, indes­crip­tible, la face nord de l’Everest en face de nous, le Lhotse et le Nuptse aus­si. Non pas nous sur­plom­bant, mais bien face à nous ! 8201 mètres ! Aucun son expri­mé, mais des larmes, des pen­sées, des gestes et des images. Nous ne réa­li­sons pas encore l’importance que ce moment aura sur le reste de nos vies. Nous ne réa­li­sons rien, d’ailleurs, nous vivons juste l’instant pré­sent. Richard arrive, Michel suit, nous sommes 6 au som­met. Yann sui­vra.

Temps mort, la vie s’arrête je prie pour que ce moment soit immor­tel, que nos neu­rones ne s’enfuient pas, mais enre­gistrent tous les sons, les cou­leurs, les émo­tions, l’inexplicable d’un ins­tant pareil. Une heure com­plète au som­met, unique !!!

Sommet du Cho-oyu

Xavier et la pho­to de son fils Victor. l’Everest en toile de fond. Il est 10h25, il fait -25° et nous sommes à 8201 mètres.

La des­cente s’effectue en silence, cha­cun de nous rumine, rêve ou réa­lise en silence la puis­sance du vécu. Nous évi­te­rons les cordes fixes à la des­cente, par une grande courbe sur la droite. Au bas de cette par­tie, je lais­se­rai Jean Guillaume et Alexis, pour rejoindre plus rapi­de­ment le camp 2. Cela dans le but de leur pré­pa­rer à boire et à man­ger.

Au camp 2 je croise un ami guide qui me laisse envoyer un sms en Suisse ;

« Sommes de retour du som­met, 7 pers à 8201 m. dont mes deux clients. Te tél demain du camp de base, t’m »

Moins de deux minutes plus tard, le télé­phone satel­lite sonne, c’est pour moi. Un cours ins­tant de par­tage sépa­ré par 12000 kilo­mètres.

Toute l’équipe est au camp 2. Une mau­vaise nuit pour nous tous, je pense que l’excitation en est pour beau­coup. Le 2 oct., nous démon­tons le camp 2, puis le camp 1 pour rejoindre notre camp de base. Encore 4 jours au camp de base pour ran­ger, réa­li­ser les fûts, ceux qui res­te­ront à Katmandou pour une future expé­di­tion et ceux qui rentrent en Europe. Puis le retour au Népal, non sans peine avec cer­tains de nos yaks. Bête à cornes, bête à man­ger du foin !!!

Nous pas­sons la fron­tière sino-népalaise, quelle joie de retrou­ver le Népal et sa sim­pli­ci­té !

2 jours à Katmandou, puis 24 heures de vol. Genève en bout de ligne, la famille, les récits, le mon­tage du film et l’envie de repar­tir !!!!

Quelle vie.